14/12/2006

Documentaire et fiction : attention au mélange

Hier, La Une a diffusé un "docu-fiction" sur la division de la Belgique. La chaîne fancophone a simulé une interruption dans un des ses programmes (Questions à la une, une émission dont le principe n'est franchement pas ma tasse de thé) pour faire apparaître la réplique quasi parfaite d'un flash d'infos spécial. A la place de l'habituelle mention édition spéciale figurait les mots émission spéciale. Le programme commençait par quelques mots écrits en blanc sur un écran entièrement noir : "Ceci n'est peut-être pas une fiction" mais c'était un des présentateurs du JT qui apparaissait à l'écran et les images présentées étaient tournées en direct. Au bout d'un moment, le présentateur a dit "ceci est une fiction" et cette indication est dès lors restée à l'écran sous forme d'un bandeau en bas des images.

Je n'ai pas regardé la RTBF hier. Je n'aime pas Questions à la Une (émission prévue au moment de la coupure simulée) et au moment de l'émission, je surfais sur Internet. Après, j'ai regardé un peu L'arène de France sur France 2, programme que je n'ai pas apprécié et dont je souhaitais parler aujourd'hui sur mon blog. Néanmoins, j'ai entendu parler de la fameuse émission ertébéenne aujourd'hui. (Comment pourrait-il en être autrement quand les infos ne parlent que de ça ?) N'ayant pas vu l'émission, je ne parlerai pas de son contenu. Néanmoins, j'aimerais parler du mélange information-fiction qui fait couler tant d'encre aujourd'hui.

En règle général, je n'aime pas trop le concept de docu-fiction. Je trouve tout d'abord que ces deux mots ne vont pas ensemble et qu'un autre terme aurait pu être plus approprié. Ensuite, je n'ai rien contre les reconstitutions du passé mais il n'est pas rare qu'il soit difficile de faire la part des choses entre ce qui est avéré et ce qui n'est que supposé ou imaginé. Par contre, je ne suis pas fan des docu-fictions d'anticipation. La plupart du temps, ils présentent un scénario catastrophe et se contentent d'effrayer les gens sans pour autant leur donner des éléments de solution. Ca ressemble souvent à du racolage, du "spectacularisme" pur.

Lors de mes études en communication, j'ai appris que montrer des images choc aux gens comme on le fait souvent dans les campagnes de prévention routière ne suffisait pas à amener les gens à changer leur comportement. Le choc est là mais si on ne propose pas de comportement de remplacement, son effet est très limité. Bien sûr ce comportement de remplacement est très souvent exposé, ne fut-ce qu'implicitement mais j'ai déjà vu des publicités du style "Au secours, la planète se réchauffe, c'est dramatique" qui ne donnaient aucune piste pour éviter le drame.

Dans le cas de l'émission d'hier, un débat suivait le docu-fiction. J'imagine donc qu'on a parlé de ce qui pourrait déclencher le drame et donc, de ce qu'il faut éviter. (Je dis bien "j'imagine", je ne l'ai pas vu donc...) Mais selon moi, ce n'est pas le statut de docu-fiction qui a suscité la polémique. Le genre est maintenant connu et courant mais en général, il dispose de ses propres schémas. A mon avis, le problème vient surtout de l'utilisation du direct, de schémas connus des téléspectateurs comme appartenant à des programmes d'informations, qui exposent des faits réels, qui parlent de ce qu'il se passe réellement.

Ca me ramène au cours de narratologie médiatique que j'ai suivi l'an dernier. Lorsqu'un téléspectateur est mis face au journal télévisé, il peut plus ou moins imaginer ce qu'il va voir. Il sait que le programme aura une certaine durée, abordera certains thèmes, que la plupart du temps, une intervention du présentateur sera suivie d'un reportage hors studio, que les images montrées seront le plus souvent des images du jour-même ou de la veille et que dans le cas contraire, on le précisera (cf. l'indication images d'archives), etc. Dans le cas d'un flash spécial plus précisément, il s'attendra à entendre parler d'un événement important -voire grave- et inattendu. C'est ce qu'on appelle des horizons d'attente. Nous les construisons au fur et à mesure de nos expériences et nous savons reconnaître les horizons d'attente à activer en fonction du programme regardé, du livre lu, etc. En narratologie, on apprend que les gens sont perturbés lorsque l'on bouscule leurs horizons d'attente. Par exemple lorsqu'un film comme C'est arrivé près de chez vous fait penser au genre "documentaire" alors qu'il s'agit de cinéma. Certains trouvent cela génial et d'autres trouvent cela inacceptable mais il s'agit toujours d'induire un effet de surprise, comme quand un film commence à la manière d'une romance et se révèle en fait être une sordide histoire de crime.

Pour moi, ce qui s'est passé hier correspond à ce jeu sur les horizons d'attente. Quelqu'un a même expliqué au vrai JT d'aujoud'hui que, voyant un "flash spécial", il n'avait pas cru à la mention "Ceci est une fiction".

Certes l'émission a réussi à faire réagir les gens et en cela, elle a gagné son pari. Seulement, je ne trouve pas très correct de la part de journalistes de jouer avec les émotions des gens. Je sais, ils ont voulu innover et l'initiative était originale. En outre, ils ont indiqué le caractère fictif de l'émission mais il faut avouer que le schéma du direct entrait en conflit avec la mention. Pour moi, cette histoire montre aussi à quel point les gens sont devenus crédules par rapport aux messages transmis par la télévision et on voit que beaucoup prennent ce qu'ils entendent à la télévision pour argent comptant. Alors oui, le concept de l'émission d'hier amène les gens dotés d'un certain sens critique à réfléchir au message véhiculé mais hélas, face à ce programme, des gens plus crédules, voire naïfs, se trouvent pris de panique.

Enfin, quoiqu'il en soit, c'est bien de voir que tant de Belges sont attachés à l'unité de leur pays mais espérons que beaucoup de ceux qui ont cru à l'émission retiendront la leçon et prendront plus de recul par rapport à la télévision.

18:19 Écrit par Stella dans Général | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

Commentaires

splendide fiction .

Écrit par : éléctions 2006 | 14/12/2006

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